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Les Exploits du prévôt des marchands

Les exploits du prévôt des marchands1
Le prévôt des marchands Bignon
N’est, ma foi, qu’un porte-guignon ;
Il n’est sorte de bien qui vienne
De ce magot municipal :
Quelque chose qu’il entreprenne,
On tombe de fièvre en chaud mal.

Il unit pourtant deux emplois
Qui demandent le meilleur choix :
Sur les livres il a l’empire,
Du corps de ville il est chef,
Mais il ne sait pas trop bien lire,
Et vers l’écueil conduit sa nef.

Il annonce par un placard
Une foire sur le rempart2 ;
Le peuple, avec des yeux avides,
Cherche le but de l’inventeur ;
Mais les boutiques étaient vides,
Comme la tête de l’auteur.

En vain à cette invention
Il joint l’illumination ;
Lueur douteuse sur la route
Aveugla chevaux et piétons,
Et les passants, n’y voyant goutte,
Ne pouvaient marcher qu’à tâtons.

Il ordonne enfin les apprêts
D’un feu qu’on prépare à grands frais ;
Mais, par ses soins, un jour de fête
Devient un triste jour de deuil.
La place où le plaisir s’apprête
N’est bientôt qu’un vaste cercueil3 .

Si l’on n’y fait attention,
Il détruira la nation.
A sa bêtise meurtrière
Gardons d’être trop indulgents.
Pût-il gîter au cimetière,
Où le sot a mis tant de gens4 .

  • 1Armand‑Jérôme Bignon (1711‑1772), membre de l’Académie française et de l’Académie des Inscriptions, avait été maître des requêtes et intendant de Soissons, lorsqu’il succéda à son oncle Jean‑Paul dans la charge de bibliothécaire du Roi. Il devint conseiller d’Etat en 1762 et fut élu prévôt des marchands en 1764.(R)
  • 2« La fête par laquelle la ville de Paris a voulu célébrer le mariage de Monseigneur le Dauphin a été avant son exécution un objet de raillerie publique et est devenue ensuite un objet de deuil pour les citoyens… Tout ce que les puissants génies des prévôts des marchands et des échevins réunis ont pu inventer de plus récréatif pour célébrer un événement aussi auguste, c’était de placer des boutiques entre les arbres du boulevard du nord de cette capitale et d’y faire tenir la foire la plus triste, la plus insipide du monde. A cette occasion ils firent éclairer le boulevard par de petites lanternes placées de distance en distance sous les arbres et qui donnèrent à cette foire l’air le plus misérable et le plus pauvre. » (CLG)
  • 3Le 30 mai fut tiré le feu d’artifice de la place Louis XV, qui devait clore les fêtes du mariage du Dauphin. « On n’est pas fort content de l’exécution du feu qui manqua en partie, remarque Hardy, la portion la plus intéressante ayant été consumée par les flammes ; on est encore dans le cas de gémir des accidents de toute espèce qui arrivent à cette fête ; il s’y était rendu une si prodigieuse quantité d’équipages, que la multitude en est extrêmement maltraitée, on ramasse des corps morts de quoi en remplir onze voitures, indépendamment des morts, un très grand nombre de personnes sont aussi dangereusement blessées. »(R)
  • 4« Ce qui indigna, ce fut de voir, trois jours après ce désastre, M. Bignon, le prévôt des marchands qu’on en regardait comme le principal auteur, se montrant en public dans sa loge à l’Opéra. » (Vie privée de Louis XV.)(R)

Numéro
$1287


Année
1770




Références

Raunié, VIII,180-82 - Arsenal 4844, f°84r-84v