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Le Dix-huitième siècle

Le Dix-huitième siècle

Satire à M. Fréron, par M. Gilbert1

 

L’ardeur de se montrer et non pas de médire

Arme la vérité du vers de la satire

Boileau, Art poétique

 

C’est vainement, Fréron, qu’en tes sages écrits

Dévouant nos Cotins à de justes mépris,

Tu prétends du bon goût retarder la ruine,

C’en est fait : sur ces bords où le vice domine,

Plus puissante renaît l’hydre des sots rimeurs,

Et la chute des arts suite la perte des mœurs.

Par l’erreur et l’orgueil nommé philosophie,

Un monstre, chaque jour, croît et se fortifie,

Qui, d’honneurs usurpés, parmi nos revêtu,

Étouffe les talents et détruit la vertu :

C’est en nous dégradant qu’il brigue nos louanges ;

Précipité par lui du Ciel dépeuplé d’Anges,

Dieu n’est plus ; l’âme expire ; et Roi des animaux,

L’homme voit ses sujets devenir ses égaux ;

Ce monstre toutefois n’a point un air farouche,

Et le nom des vertus est toujours dans sa bouche.

D’abord, faible pygmé et novateur discret,

Pour mieux braver les lois, caché dans le secret,

Il prêchait, ignoré, ses maximes fatales ;

Bientôt, géant nourri d’intrigues, de cabales,

Il osa, du public affrontant les regards,

Marcher sur l’Hélicon, Juge et Dieu de nos Arts ;

Fermer à ses rivaux le temple de Mémoire

Ouvert aux seuls auteurs, apôtres de sa gloire ;

Humilier les Rois, et tyran des mortels ;

S’asseoir sur les débris du trône et des autels.

Jeune homme, il vous sied bien d’insulter sa sagesse !

Attaquer ses enfants, quelle scélératesse !

Vous croyez donc en Dieu ? de quel siècle êtes-vous ?

Du moins, de votre honneur si vous êtes jaloux,

Gardez-vous de le dire et respectez vos maîtres :

Croire en Dieu fut un tort permis à nos ancêtres,

Mais dans notre âge ! allons, il faut vous corriger ;

Éclairez-vous, jeune homme, au lieu de nous juger ;

Pensez : (à vos progrès ce défaut seul s’oppose)

Si vous saviez penser, vous seriez quelque chose :

Surtout point de satire ; oh, c’est un genre affreux !

Qui vous a dit, parlez, Zoïle ténébreux,

Que des mœurs, parmi nous, la perte était certaine ;

Que les beaux-arts couraient vers leur chute prochaine ?

Partout, même en Russie, on vante nos auteurs.

Comme l’humanité règne dans tous les cœurs !

Vous ne lisez donc pas le Mercure de France ?

Il cite, au moins, par mois, un trait de bienfaisance.

De la philosophie illustre défenseur,

Ainsi, plaignant mon sort, Damis, profond penseur,

Éclaire humainement mon aveugle ignorance ;

De nos arts, de nos mœurs garantit l’excellence ;

Et sans plus de raisons, si je réplique un mot,

Pour prouver que j’ai tort, il me déclare un sot.

Eh ! quel temps fut jamais en vices plus fertile,

Quel siècle d’ignorance, en vertus plus stérile,

Que cet âge nommé siècle de la raison ?

L’écrit le plus impie est un fort beau sermon

Sur l’amour du prochain l’auteur crie avec zèle ;

Et l’on prêche les mœurs jusque dans la Pucelle ;

J’en conviens ; mais, ami, nos modestes aïeux

Parlaient moins des vertus et les cultivaient mieux ;

Quels demi-dieux enfin nos jours ont-ils vu naître ?

Ces Français si vantés, peux-tu les reconnaître ?

Jadis peuple héros, peuple femme en nos jours,

La vertu qu’ils avaient n’est plus qu’en leur discours.

Suis les pas de nos grands ; énervés de mollesse,

Ils se traînent à peine en leur vieille jeunesse,

Courbés avec le temps, consumés de langueur,

Enfants efféminés de pères sans vigueur ;

Et cependant, nourris des leçons de nos sages,

Vous les voyez encore, amoureux et volages,

Chercher, la bourse en main, de beautés en beautés,

La mort qui les attend au sein des voluptés ;

De leurs biens, prodigués pour d’infâmes caprices,

Enrichir nos Laïs dont ils gagnent les vices,

Tandis que l’honnête homme, à leur porte oublié,

N’en peut même obtenir une avare pitié ;

Destinés en naissant aux combats, aux alarmes,

Formés dans un sérail au dur métier des armes,

Qu’ils promettent d’exploits tous ces héros futurs !

L’un fait, armé du fouet, conduire dans nos murs

Son char prompt et léger qu’un seul coursier promène ;

L’autre, noble histrion, délire sur la scène.

Sans doute c’est ainsi que Turenne et Villars

S’instruisaient dans la paix aux triomphes de Mars.

La plupart, indigents au milieu des richesses,

Dégradent leur naissance à force de bassesses ;

Souvent, à pleines mains, d’Orval sème l’argent ;

Parfois, faute de fonds, Monseigneur est marchand ;

Et l’élégant Médor, pour éteindre ses dettes,

Met sa jeune tendresse aux gages des coquettes ;

D’Orimond, pour suffire aux frais de son amour,

Adjuge au plus offrant les faveurs de la cour ;

Que dirai-je d’Arcas ? quand sa tête blanchie,

En tremblant, sur son sein se penche appesantie,

Quand son corps, vainement de parfums inondé,

Trahit les maux secrets dont il est obsédé ;

Sultan goutteux, Arcas a, dit-on, vingt maîtresses ;

C’est l’usage, et pour prix de leurs fausses caresses,

Cent louis qu’il emprunte, à chaque Iris portés,

Chez elle, tous les mois, arrivent, bien comptés ;

Mais tout ce peuple, ami, de créanciers antiques

Qui le long du chemin répétant leurs suppliques

Vont toujours voir Arcas qui n’est jamais chez lui…

Arcas, pour s’acquitter leur promet son appui.

Plus de foi, plus d’honneur. L’hymen n’est qu’une mode,

Un lien de fortune, un veuvage commode

Où, chaque époux brûlé de contraires désirs,

Vit, sous le même nom, libre dans ses plaisirs.

Vois-tu parmi ces grands leurs compagnes hardies

Imiter leurs excès, par eux-mêmes applaudies,

Dans un corps délicat porter un cœur d’airain,

Opposer au mépris un front toujours serein ;

Mêlant l’orgueil au vice au faste l’impudence,

Des plus viles Phrynés emprunter la licence.

Assise dans ce cirque où viennent tous les rangs

Souvent bâiller en loge, à des prix différents,

Cloris n’est que parée et Cloris se croit belle ;

En vêtements légers l’or s’est changé pour elle ;

Son front luit, étoilé de mille diamants ;

Et mille autres encore, effrontés ornements,

Serpentent sur son sein, pendent à ses oreilles ;

Les arts, pour l’embellir, ont uni leurs merveilles ;

Vingt familles enfin couleraient d’heureux jours,

Riches des seuls trésors perdus pour ses atours,

Malgré ce luxe affreux et sa fierté sévère,

Loris, on le prétend, se montre populaire ;

Oui : déposant l’orgueil de ses douze quartiers,

Madame, en ses amours, déroge volontiers ;

Indulgente beauté, Sapho la justifie,

Sapho, qui par bon ton à la philosophie

Joint tous les goûts divers, tous les amusements ;

Rit avec nos penseurs, pense avec ses amants,

Enfant sophiste, au fond coquette pédagogue

Qui gouverne la mode, à son gré met en vogue

Nos petits vers lâchés par gros in-octavo

Ou ces drames pleureurs qu’on joue incognito ;

Protège l’univers, et rompue aux affaires,

Fournit vingt financiers d’important secrétaire ;

Lit tout, et même fait par nos auteurs moraux

Qu’il n’est certainement un Dieu que pour les sots.

Parlerai-je d’Iris ? chacun la prône et l’aime ;

C’est un cœur, mais un cœur… c’est l’humanité même ;

Si d’un pied étourdi quelque jeune éventé

Frappe, en courant, son chien qui jappe, épouvanté,

La voilà qui se meurt de tendresse et d’alarmes,

Un papillon souffrant lui fait verser des larmes ;

Il est vrai ; mais aussi, qu’à la mort condamné,

Lally, soit, en spectacle à l’échafaud traîné,

Elle ira, la première, à cette horrible fête

Acheter le plaisir de voir tomber sa tête ;

Enfin, dans les hauts rangs je cherche des vertus ;

J’y cherche un cœur honnête et je n’en trouve plus,

J’aurais pu te montrer nos Duchesses fameuses,

Tantôt d’un histrion amantes scandaleuses,

Fières de ses soupirs obtenus à grand prix,

Elles-mêmes aux railleurs dénonçant leurs maris ;

Tantôt pour égayer leurs courses solitaires

Imitant noblement ces grâces mercenaires

Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour,

Vont aux lieux fréquentés colporter leur amour ;

Contents d’un héritier, dans les jours de leur force,

Les époux, très amis, vivant dans le divorce,

Vainqueurs des préjugés, les pères bienfaisants,

Du sérail de leurs fils eunuques complaisants,

Quelques marquis, d’ailleurs, doués de mœurs austères,

Polygames galants et vieux célibataires,

Plusieurs encor, vraiment philosophes parfaits,

En petite Gomorhe érigeant leur palais.

Mais la corruption, à son comble portée,

Dans le cercle des grands ne s’est point arrêtée ;

Elle infecte l’Empire, et les mêmes travers

Règnent également dans tous les rangs divers.

Il faut voir ce marchand, philosophe en boutique,

Qui déclarant trois fois sa ruine authentique,

Trois fois s’est enrichi d’un heureux déshonneur,

Trancher du financier, jouer le grand seigneur ;

Monsieur, pour ses amis, entretient une actrice ;

Madame, des beaux-arts bourgeoise protectrice,

En couvent d’esprits forts transforme sa maison

Et fait de son comptoir un bureau de raison.

Partout s’offre l’orgueil et le luxe et l’audace ;

Orgon, à prix d’argent, veut anoblir sa race ;

Devenu magistrat, de mince roturier,

Pour être un jour Baron, il se fait usurier ;

Jadis son clerc Mondor enviait son partage ;

Tout à coup des bureaux secouant l’esclavage,

Il loge sa mollesse en un riche palais

Et derrière un char d’or promenant trois valets,

Sous six chevaux pareils ébranle au loin la rue.

Mais sa fortune, ami, comment l’a-t-il accrue ?

Il a vendu sa femme, et ce couple abhorré

Enveloppé d’opprobre et pourtant honoré

Hé ! quel frein contiendrait un vulgaire indocile

Qui sait, grâce aux docteurs du moderne évangile,

Qu’en vain le pauvre espère en un Dieu qui n’est pas ;

Que l’homme tout entier est promis au trépas ?

Chacun veut de la vie embellir le passage ;

L’homme le plus heureux est aussi le plus sage ;

Et depuis le vieillard qui touche à son tombeau

Jusqu’au jeune homme à peine échappé du berceau,

A la Ville, à la Cour, au sein de l’opulence,

Sous les affreux lambeaux de l’obscure indigence,

La débauche au teint pâle, aux regards effrontés,

Enflamme tous les cœurs, vers le crime emportés ;

C’est en vain que, fidèle à la sa vertu première,

Louis instruit aux mœurs la Monarchie entière ;

La Monarchie entière est en proie aux Laïs,

Idoles d’un moment qui perdent leur pays ;

Et la religion, mère désespérée,

Par ses propres enfants sans cesse déchirée,

Dans ses temples déserts pleurant leurs attentats,

Le pardon sur la bouche, en vain leur tend les bras ;

Son culte est avili ; ses lois sont profanées.

Dans un cercle brillant de nymphes fortunées

Entends ce jeune Abbé : sophiste bel-esprit,

Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit ;

Monsieur trouve plaisant les feux du purgatoire ;

Et pour mieux amuser son galant auditoire,

Mêle aux tendres propos ses blasphème charmants,

Lui prêche de l’amour les doux égarements,

Traite la piété d’aveugle fanatisme

Et donne, en se jouant, des leçons d’athéisme.

Voilà donc, cher ami, cet âge si vanté,

Ce siècle heureux des mœurs et de l’humanité.

A peine des vertus l’apparence nous reste.

Mais détournant les yeux d’un tableau si funeste,

Éclairés par le goût, envisageons les arts ;

Quel désordre nouveau se montre à nos regards !

De nos pères fameux les ombres insultées ;

Comme un joug importun, les règles rejetées ;

Les genres opposés bizarrement unis ;

La nature, le vrai de nos livres bannis ;

Un désir forcené d’inventer et d’instruire ;

D’ignorants écrivains, jamais las de produire ;

Des brigues, des partis l’un à l’autre odieux ;

Le Parnasse idolâtre adorant de faux dieux ;

Tout me dit que des arts la splendeur est ternie.

Pareille à la peinture et sœur de l’harmonie,

Jadis la Poésie, en ses pompeux accords,

Osant même au néant prêter une âme, un corps,

Égayait la raison de riantes images ;

Cachait de la vertu les préceptes sauvages

Sous le voile enchanteur d’aimables fictions ;

Audacieuse et sage en ses expressions,

Pour cadencer un vers qui dans l’âme s’imprime,

Sans appauvrir l’idée enrichissait la rime ;

S’ouvrait par notre oreille un chemin vers nos cœurs,

Et nous divertissait pour nous rendre meilleurs.

Maudit soit à jamais le pointilleux Sophiste

Qui le premier nous dit en prose d’Algébriste :

De par Voltaire et moi, vains rimeurs, montrez-vous

Non peintre, mais penseurs utiles, comme nous.

Dès lors la poésie a vu sa décadence ;

Infidèle à la rime, au sens, à la cadence,

En prose compassée elle va clabaudant,

Apollon sans pinceaux n’est plus qu’un lourd pédant,

C’était peu que, changée en bizarre furie,

Melpomène étalât sur la scène flétrie,

Des romans fort touchants ; car à peine l’Auteur

Pour emporter les morts, laisse vivre un acteur ;

Que soigneux d’évoquer des revenants affables,

Prodigue de combats, de marches admirables,

Tout poète moderne, avec pompe assommant,

Fit d’une tragédie un opéra charmant ;

La muse de Sophocle, en robe doctorale,

Sur des tréteaux sanglants professe la morale ;

Là, souvent un sauvage, orateur apprêté,

Aussi bien qu’Arouet, parle d’humanité ;

Là, des Turcs amoureux soupirant des maximes,

Débitent galamment Sénèque mis en rimes ;

Alzire au désespoir, mais pleine de raison,

En invoquant la mort, commente le Phédon.

Pour expirer en forme, un Roi, par bienséance,

Doit exhaler son âme avec une sentence ;

Et chaque personnage, au théâtre produit,

Héros toujours soufflé par l’auteur qui le suit,

Fût-il Scythe ou Chinois, dans un traité sans titre,

Converse éloquemment par geste, ou par chapitre.

Thalie a de sa sœur partagé les revers :

Peindre les mœurs du temps est l’objet de ses vers ;

Mais lasse d’un emploi que le goût lui confie,

Apôtre larmoyant de la philosophie,

Elle fuit la gaieté qui doit suivre ses pas

Et d’un masque tragique enlaidit ses appas.

Tantôt c’est un rimeur dont la muse étourdie,

Dans un conte anobli du nom de comédie,

Passe, en dépit du goût, du touchant au bouffon,

Et marie une farce avec un long sermon :

Tantôt c’est un grimaud, dont le démon terrible

Pleure éternellement dans un drame risible !

Que dis-je ? Oser blâmer un drame, un drame enfin !

La comédie est belle et le drame est divin :

Pour moi, j’y goût fort, car j’aime la nature,

Ces héros villageois, beaux esprits sous la bure,

Et j’approuve l’Auteur de ces drames diserts

Qui ne s’abaisse point jusqu’à parler en vers :

Un vers coûte à polir et le travail nous pèse,

Mais en prose du moins on est sot à on aise.

Partout le même ton ; chaque muse en ses chants,

Aux dépens du vrai goût fait la guerre aux méchants.

Le plus lourd chansonnier de l’Opéra-Comique

Prête à son Apollon un air philosophique,

Et ses vers sont charmants, si peu qu’ils soient moraux.

Mais de la poésie usurpant les pinceaux,

Et du nom des vertus sanctifiant sa prose,

Par la pompe des mots l’éloquence en impose :

Que d’orateurs guindés qui se disent profonds,

Se tourmentent sans fin pour enfanter des sons !

Dans un livre où Thomas rêve, comme en extase,

Je cherche un peu de sens et vois beaucoup d’emphase.

Un plaisant, des dévots zoïle envenimé,

Qui nous vend, par essais, le mensonge imprimé,

Des oppresseurs fameux développant les trames,

Met, pour mieux l’anoblir, l’histoire en épigrammes.

Chaque genre varie au gré des écrivains

Et ne connaît de lois que leurs caprices vains.

Sans doute le respect des antiques modèles

Eût au vrai ramené les muses infidèles ;

Eux seuls, de la nature imitateurs constants,

Toujours lus avec fruit, sont beaux dans tous les temps.

Heureux qui, jeune encore, a senti leur mérite :

Même en les surpassant, il faut qu’on les imite.

Mais les sages du jour ou d’heureux novateurs,

De leur goût corrompu partisans corrupteurs,

Pour s’asseoir sur le Pinde au rang de nos ancêtres,

Ne pouvant les atteindre, ont dégradé leurs maîtres.

Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers ;

Ce chantre gazetier, Pindare des déserts,

La Harpe, enfant gâté de nos pensées sublimes,

Quelquefois, dans Rousseau, trouve de belles rimes.

Si l’on en croit Mercier, Racine a de l’esprit,

Mais Perrault, plus profond, Diderot nous l’apprit,

Perrault, tout plat qu’il est, pétille de génie :

Il eût pu travailler à l’Encyclopédie.

Périsse Bossuet ! quoi ! ton pinceau flatteur

Souilla de son éloge un papier imposteur ?

Était-il philosophe ? aveugles que nous sommes !

Combien l’erreur publique a fait de faux grands hommes !

Enfin la raison luit ; leurs talents sont jugés ;

Des affronts du sifflet les Cotins sont vengés :

Voltaire en soit loué ! chacun sait au Parnasse

Que Malherbe est un sot, et Quinault un Horace.

Dans un long commentaire il prouve longuement

Que Corneille parfois pourrait plaire un moment,

Et tous ces demi-dieux que l’Europe en délire

A, depuis cent hivers, l’indulgence de lire,

Vont dans un juste oubli retomber désormais,

Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais.

Quelques vengeurs pourtant, armés d’un noble zèle,

Ont de ces morts fameux épousé la querelle.

De là, sur l’Hélicon, deux partis opposés

Règnent, et l’un par l’autre à l’envi déprisés,

Tout à tour s’adressant des volumes d’injures,

Pour le trône des arts, combattent par brochures.

Mais, plus forts par le nombre et vantés en tous lieux,

Les corrupteurs du goût en paraissent les dieux.

Aussi, dans son journal, La Harpe les protège.

Eux seuls peuvent prétendre au rare privilège

D’aller au Louvre, en corps, commenter l’alphabet ;

Grammairiens jurés, immortels par brevet,

Honneurs, richesse, emplois, ils ont tout en partage,

Hors la saine raison que leur bonheur outrage ;

Et le public esclave obéit à leurs lois :

Mille cercles savants s’assemblent à leur voix ;

C’est dans ces tribunaux galants et domestiques,

Que parmi vingt beautés, bourgeoises empiriques,

Distribuant la gloire et pesant les écrits,

Ces fiers inquisiteurs jugent les beaux esprits.

Ô, malheureux l’auteur dont la plume élégante

Se montre encor du goût sage et fidèle amante ;

Qui, rempli d’une noble et constante fierté,

Dédaigne un nom fameux, par l’intrigue acheté,

Et n’ayant pour prôneurs que ses muets ouvrages,

Veut, par ses talents seuls, enlever les suffrages !

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré ;

S’il n’eût été qu’un sot, il aurait prospéré.

Trop fortuné celui qui peut avec adresse

Flatter tous les partis que gagne sa souplesse ;

De peur d’être blâmé, ne blâme jamais rien,

Dit Voltaire un Virgile, et même un peu chrétien,

Et toujours en l’honneur des tyrans du Parnasse,

De madrigaux en prose allonge une préface.

Mais trois fois plus heureux le jeune homme prudent

Qui de ces novateurs enthousiaste ardent,

Abjure la raison, pour eux la sacrifie,

Soldat sous les drapeaux de la philosophie.

D’abord comme un prodige, on le prône partout :

Il nous vante ! en effet, c’est un homme de goût.

Son chef-d’œuvre est toujours l’écrit qui doit éclore ;

On récite déjà les vers qu’il fait encore :

Qu’il est beau de le voir, de dînés en dînés,

Officieux lecteur de ces vers nouveau-nés,

Promener chez les grands sa muse bien nourrie !

Paraît-il ? on l’embrasse ; il parle, on se récrie ;

Fût-il un Durosoy, tout Paris l’applaudit.

C’est un auteur divin, car nos Dames l’ont dit :

La Marquise, le Duc, pour lui tout est libraire ;

De riches pensions on l’accable ; et Voltaire

Du titre de génie a soin de l’honorer

Par lettres qu’au Mercure il fait enregistrer.

Ainsi, de nos tyrans la ligue protectrice

D’une gloire précoce enfle un rimeur novice ;

L’auteur le plus fécond, sans leur appui vanté,

Travaille dans l’oubli pour la postérité ;

Mais par eux, sans rien faire, un fat nous en impose.

Turpin n’est que Turpin ; Arnaud est quelque chose.

Ô combien d’écrivains, philosophes titrés,

Sur le Pinde français parvenus illustrés,

Ont, par cet art puissant, usurpé nos hommages !

L’encens de tout un peuple enfume leurs images ;

Eux-mêmes avec candeur se disant immortels,

De leurs mains tour à tour se dressent des autels ;

Sous peine d’être un sot, nul plaisant téméraire

Ne rit de nos amis, et surtout de Voltaire.

On aurait beau montrer tous ses vers faits sans art,

D’une moitié de rime habillés au hasard,

Seuls et jetés par ligne exactement pareille,

De leur chute uniforme importunant l’oreille,

Ou, bouffis de grands mots qui se choquent entr’eux,

L’un sur l’autre appuyés, se traînant deux à deux ;

Et sa prose frivole, en pointes aiguisée,

Pour braver l’harmonie, incessamment brisée.

Parfois on croit sa prose et parfaits ses accords ;

Lui seul a de l’esprit, comme quarante en corps.

Qui pourrait le nier ? Moi, peut-être : j’avoue

Que d’un rare savoir à bon droit on le loue ;

Que ses chefs-d’œuvre faux, trompeuses nouveautés,

Étonnent quelquefois par d’antiques beautés ;

Que par ses défauts mêmes il sait encor séduire ;

Talent qui peut absoudre un siècle qui l’admire,

Mais qu’on n’ose prôner des sophistes pesants,

Apostats effrontés du goût et du bon sens.

Saint-Lambert, noble Auteur dont la Muse pédante

Fait des vers fort vantés par Voltaire, qu’il vante ;

Qui, prêchant les pervers pour ennuyer les bons,

En quatre points mortels a rimé les saisons ;

Et ce vain Beaumarchais qui trois fois avec gloire

Mit le Mémoire en Drame et le Drame en Mémoire,

Et ce lourd Diderot, docteur en style dur,

Qui passe pour sublime à force d’être obscur ;

Et ce froid d’Alembert, chancelier du Parnasse,

Qui se croit un grand homme et fit une préface ;

Et tant d’autres encor dont le public épris

Connaît beaucoup les noms et fort peu les écrits ;

Alors, certes, alors, ma colère s’allume,

Et la vérité court se placer sous ma plume.

Ah, du moins par pitié, s’il cessaient d’imprimer,

Dans le secret, contents de proser, de rimer,

Mais de l’humanité maudits Missionnnaires,

Pour leurs tristes lecteurs, ces prêcheurs n’en ont guères,

La Harpe, mille fois jura sur Pharamon

De bien nous ennuyer pour se faire un beau nom,

Thomas est en travail d’un gros poème épique,

Marmontel enjolive un roman poétique ;

Et même Durosoy, fameux par des chansons,

Met l’histoire de France en opéras-bouffons ;

Tout compose, et déjà de tant d’auteurs manœuvres,

Aucun n’est riche assez pour acheter ses œuvres.

Pour moi qui démasquant nos Sages dangereux,

Peignis de leurs erreurs les effets désastreux,

L’Athéisme en crédit, la Licence honorée

Et le Lévite enfin brisant l’Arche sacrée,

Qui retraçai des arts les malheurs éclatants,

Les ligues, le pouvoir des Novateurs du temps

Et leur fureur d’écrire et leur honteuse gloire,

Et de mon siècle entier la déplorable histoire,

J’ai vu les maux promis à ma sincérité,

Et devant craindre tout, j’ai dit la vérité.

 


  • 1Cette satire plaît infiniment, et s’est extrêmement répandue dans nos sociétés ; ce qui n’est pas étonnant, puisque la littérature française est aujourd’hui divisée en deux partis qui ont autant de haine l’un contre l’autre que les Jansénistes contre les Molinistes. Les Encyclopédistes en ce moment tiennent le haut bout : ils ont les honneurs littéraires, les pensions, l’avantage d’approcher les personnes en place ; il est rare que l’orgueil et quelquefois l’impudence ne suivent pas les succès. Ces Messieurs se plaisent à s’encenser eux-mêmes, et à mortifier ceux qui ne sont pas sous leurs drapeaux. En conséquence la diatribe du S. Gilbert se lit avec plaisir. On y trouve de morceaux qui flattent la malignité humaine. On croit reconnaître dans Arcas le Maréchal de Richelieu, ensuite le Prince de Soubise qu’on accuse d’entretenir à la fois plusieurs courtisanes ; ceux qui érigent leurs palais en petite Gomorrhe, ressemblent comme deux gouttes d’eau au fils d’un publicain qu’on nomme Monsieur le Marquis de Villette, et ce Monsieur, parce qu’il est riche, croit qu’il est du bon ton d’étaler des vices que peut-être il n’a pas aussi profondément enracinés qu’il veut nous le faire accroire : c’est un homme qui s’enorgueillit de ses aventures scandaleuses, et qui eût été puni s’il était dans la médiocrité, enfin qui est voué à la manie de la célébrité qui paraît en effet être la contagion de ce siècle. Je trouve que M. Gilbert a trop affiché la dévotion, et ce langage n’est pas de mode. Il parle d’un Abbé qui ne croit pas au purgatoire ; il reproche aux Encyclopédistes leur irréligion. On doit laisser ces matières d’accusation au gouvernement ; la littérature seule est du ressort de l’homme de lettres. CSLP, II, 98

Numéro
$6225


Année
1775

Auteur
Gilbert (Nicolas-Joseph-Florent



Références

CSPL, II, 84-98


Notes

Le poème a aussi été imprimé avec le même titre en 1774.