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Parodie de la dernière scène de Mithridate

Parodie de la dernière scène de Mithridate

Le Régent, M. le Duc et Law.

Law
Ah ! Que vois-je, seigneur ? et quel sort est le vôtre ?

Le Régent, mourant
Cessez et retenez vos larmes l’un et l’autre ;
Mon cœur de sa fureur et de ses intérêts
Veut d’autres sentiments que celui des regrets.
Ma régence, plutôt digne d’être abhorrée
Par des pleurs aujourd’hui, doit-elle être honorée ?
J’ai désolé la France autant que je l’ai pu,
La mort dans ce projet m’a seule interrompu.
Ennemi des Français et de leur opulence,
J’ai renversé leurs lois et détruit leur finance.
Et j’ose me flatter qu’entre les noms fameux
Que transmettra l’histoire à nos derniers neveux1 ,
Nul n’a plus fait de maux, n’a plus haï la gloire
Et de jours malheureux plus rempli notre histoire.
Le ciel n’a pas voulu qu’achevant mon dessein,
Je versasse à mon roi le poison dans le sein2 .
Mais au moins en mourant, quelque joie me console ;
J’expire environné de rentiers que j’immole,
Je tente avec succès un dernier attentat
Et mes derniers regards ont vu fuir le sénat3 .
Oui, les seuls héritiers de la vertu gauloise,
Exilés de Paris, vont inonder Pontoise.
Les robins de nos lois, sectateurs ennuyeux,
De leur âpre vertu n’offensent plus mes yeux.
Au fils du Grand Condé, je dois cette fortune4 .

Il épargne à ma mort leur présence importune.
Que ne puis-je payer ce service important
De tout ce que la banque a de plus éclatant !
Vous savez que Belle-Isle enferme mes richesses.
Vous seul me restez, souffrez que je vous laisse,
Cher Law ; et tous les vols que j’exigeais de vous
Pour ce prince, mon cœur vous les demande tous.

Law
Vivez, vivez, seigneur, pour voir mon système,
Triompher l’indigence et pour régner vous-même.
Vivez pour terrasser l’honneur et la vertu,
Pour empoisonner le…

Le Régent
C’en est fait, j’ai vécu.
Prince, songez à vous, gardez-vous de prétendre
Que du peuple français vous puissiez vous défendre.
Bientôt, ses fiers soutiens contre vous irrités,
Assemblant les États, fondront de tous côtés.
Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite
À rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte.
Les Français avilis, leurs États renversés,
Suffisent à ma cendre et l’honorent assez.
Allez, emportez l’or…

M. le Duc
Moi, seigneur que je fuie,
Que je laisse à Paris son prince encore en vie.
Que ce peuple, ses lois, ses droits, ses magistrats
N’éprouvent pas bientôt…

Le Régent
Non, ne l’espérez pas !
Prince, le roi vivra ; l’Être éternel l’ordonne,
Le ciel et le sénat défendent sa personne.
Mais je vais éprouver le céleste courroux.
Les enfers vont s’ouvrir, Bourbon, approchez-vous.
Dans cet embrassement où la fureur préside,
Venez et recevez l’âme d’un parricide.

Law
Ah ! Seigneur, il expire !

M. le Duc
Unissons nos douleurs,
Exportons loin d’ici son or et nos fureurs5 .

 

  • 1Dont trace Mézeray les portraits odieux
  • 2Le poison de ma main.
  • 3Le Parlement exilé à Pontoise (M.)
  • 4C'est M. le duc qui a trahi le Parlement en révélant au Régent le dessein que le Parlement avait de décréter Law. (M.)
  • 5Le Régent fit assassiner Simon* Vergier, auteur de cette parodie, au coin de la rue du Bout du monde. Il reçut 3 ou 4 coups d’épée et 2 coups de pistolet, après avoir été salué en lui disant : Bonsoir, Simon, Philippe te salue**. / *Il se nommait Jacques ** Calomnie atroce.

Numéro
$3438


Année
1719




Références

Clairambault, F.Fr. 12697, p.347-49 - -Maurepas, F.Fr.12630, p.185-87 - F.Fr.9351, f°165r-166v - F.Fr.10475, f°222r-223v -F.Fr.12500, p.239-41 - F.Fr.13655, p.449-51 - F.Fr.15141, p.55-58 - F.Fr.15143, p.172-77 - F.Fr.15152, p.296-303 - F.Fr.15231, f°42r-43r  - NAF.9184, p.497-99 - Arsenal 3231, p.531-34 - Stromates, I, 189-91 - BHVP, MS 670, f°50r-51v - Mazarine, MS 4035, Pièce 24 - Sénat, MS 1018, p.182-87 - Sorbonne, MS 710, p.375 - Besançon BM, MS 561, p.184 (extrait) -Lille BM, MS 66, p.389-93 -  Marseille MS 533, f°69-70 - Rouen BM, MS1106 - Bois-Jourdain, I, 306-08 - Buvat, II, 161-63


Notes

Plus probablement 1720 Un doublon: $$3036 par le Sr abbé Vergier (F.Fr.15231) Septembre 1720 selon Buvat - Cette pièce fut faite par M. Vergier, qui avait été autrefois précepteur de M. le marquis de Seignelay. C'était un poète fort agréable; nous avons eu de lui beaucoup de petits contes et couplets très jolis. Il était commissaire de la marine; comme il avait eu l'indiscrétion de montrer cette pièce, le régent, qu'elle avait fort piqué,  sut qu'elle était de lui. Il fut guetté et comme il se retirait le soir tout seul chez lui à minuit, on l'assassina à coups de pistolet et de baïonnette vers l'Egout Montmartre. (F.Fr.9351)