Aller au contenu principal

Sans titre

Morgué, Piarrot, j’ons bonne chance1
Notre bon roi se porte mieux ;
J’en avons le cœur si joyeux,
Que j’en crions avec outrance :
Vive le roi ! vive le roi !
Et monseigneur de Villeroy2 .

Son gouverneur, sa gouvernante,
Quoiqu’ils soyont de vieilles gens,
Valont mieux qu’autres de quinze ans ;
Ils sont cause que chacun chante.

Si je tenais sa gouvernante,
Sangué ! que je la baiserais ;
Un beau garcon je lui ferais
Qui chanterait comme je chante.

Noutre minagère Colette,
Aime itou ce bon gouverneur,
Elle voudrait, dit-elle, à cette heure
Etre par lui tenue seulette.

Palsangué ! point de jalousie,
Je le voudrais de tout mon cœur ;
S’il lui faisait un tel honneur,
Je chanterais toute ma vie.

Notre curé vient de sa grâce
Faire chanter le Tidion3 ;
A présent, plus gai qu’un pinson,
Il danse et chante à my la place.

Le fiscal est un bon ivrogne,
Qui fait préparer un repas4 ,
Où seront Jean, Blaise et Lucas,
Chantant en rougissant leur trogne.

Le magister de ce village,
Plus amoureux qu’un jeune chat,
Prend Margot, quitte son rabat,
Pour chanter seul dans ce bocage.

Ce soir, j’allons faire tapage,
Et je boirons comme des trous,
Je sauterons comme des fous
En chantant par tout le village.

Chaque berger et sa bergère,
S’en allant prendre leurs ébats,
Et sans mener tant de fracas,
Pourront chanter sur la fougère.

J’allons faire des feux de joie,
Tout à l’entour j’y danserons,
Et pour boire dépenserons
Le peu que j’avons de monnoie.

En récompense, notre sire
De bon œil nous regardera,
Et d’impôts nous soulagera,
Quand bien saura que j’ons su dire.

Prions la divine puissance
De conserver ce roi charmant
Et qu’il soit le soulagement
Du pauvre peuple de la France.
Vive le roi ! vive le roi !
Et monseigneur de Villeroy !

 

  • 1Chanson sur le rétablissement de la santé du roi en août 1721 (Arsenal 3231)
  • 2L’enthousiasme du public pour le jeune roi, son gouverneur, sa gouvernante et son précepteur, contrastait singulièrement avec l’aversion dont le Régent était l’objet à ce moment même « On a remarqué un fait, dit Barbier : au moment du Te Deum, M. le Régent arriva dans un carrosse magnifique ; il entra dans Notre‑Dame sans que le peuple ait soufflé. M. le maréchal de Villeroy arriva ; on cria dans les rues et dans l’église pendant un quart d’heure : Vive le roi. Mme de Ventadour arriva ; on fit le même train et en sortant de même. Cette indisposition générale et universelle de tout le peuple, comme s’il s’était donné le mot, doit avoir chagriné le Régent. » Marais et Buvat constatent aussi cette indifférence significative, dont Duclos apprécie très nettement la portée : « Ce que nous avons vu en 1744, dit‑il, lorsque le roi fut dans un si grand danger à Metz, ne donne qu’une faible idée de ce qui était arrivé en pareille circonstance en 1721. Témoin de ces deux événements, j’ai vu en 1744 tout ce que l’amour du Français peut inspirer, mais, en 1721, les cœurs, en ressentant l’amour le plus tendre, étaient de plus animés d’une passion opposée et très vive, d’une haine générale contre le Régent, qu’on craignait d’avoir pour maître. Toutes les églises, où pendant cinq jours on n’avait entendu que des cris de douleur, retentissaient de Te Deum ; on n’adressait point de prières au ciel qui ne fussent autant contre le Régent que pour le roi. » (R)
  • 3Le 4 août, le roi écrivit au cardinal de Noailles pour faire chanter un Te Deum en actions de grâce de sa convalescence : « Je viens de recevoir une nouvelle marque de la protection de Dieu dans la maladie courte mais dangereuse dont sa providence m’a tiré. J’ai senti dans cette occasion et son pouvoir et sa bonté : l’un et l’autre m’engagent à lui témoigner ma soumission et ma reconnaissance. C’est par d’humbles actions de grâce que je dois m’acquitter de ces justes devoirs et des tendres témoignages que j’ai reçus de l’amour de mes sujets, m’assurant qu’ils seconderont avec zèle mes sentiments, je vous fais cette lettre, etc. » (R)
  • 4« On ne voyait que danses et repas dans les rues ; les bourgeois faisaient servir leur souper à leurs portes, et invitaient les passants à y prendre place. Tout Paris semblait chaque jour donner un repas de famille. Ce spectacle dura plus de deux mois, par la beauté de la saison, la longue sérénité du temps, et ne finit que par les froids de l’arrière‑saison. » (Duclos.) (R)

Numéro
$0461


Année
1721 (Castries)




Références

Raunié, IV,60-64 - Clairambault, F.Fr.12698, p.95-97 - Maurepas, F.Fr.12630, p.425-28 - F.Fr.13655, p.488-91 - Arsenal 2962, p.156-58 (commence au vers 23, ensuite conforme) - Arsenal 3231, p.621-23 - Mazarine Castries 3983, p.123-26