Épître de M. Rabot, maître d'école,

Épître de M. Rabot, maître d'école,

sur les victoires du Roi

 

Quoi ! du siècle présent l'auteur tragi-comique,

Épique, politique et critique, et lyrique,

Anglais pendant trente ans par inclination,

Redevenu Français depuis la pension,

Trouve bon que le Roi remporte une victoire,

Aux chefs comme aux soldats fait leur part de sa gloire.

Ses vers vendus un jour, refondus l'autre nuit,

Dans sa bourse sept fois ramènent leur produit :

Et je me tais encore ! Je veux chanter les vivres,

L'étape, le fourrage et les teneurs de livres,

Directeurs, inspecteurs, contrôleurs et commis,

Amasser de l'argent et me faire des amis ;

Car j'en ai grand besoin, je suis tombé des nues,

Je n'ai pu de la cour percer les avenues.

Je pourrais régenter quelque noble marmot,

Mon bénin répondant me donna pour dévot,

Et la vieille baronne, élève d'Épicure,

Condamna mes talents à servir la roture.

Dans le monde lettré les emplois lucratifs

Sont livrés au crédit des protecteurs actifs.

Un honneur usurpé me paraît une tache,

Mais le métier d'auteur n'a pas besoin d'attache.

Il suffit d'un libraire et j'en ai deux tout prêts

Qui pour moi de la presse avanceront les frais.

Je me trouve poète au seul désir de l'être.

Voici le temps heureux, Louis n'a qu'à paraître.

Son aspect en héros change tous ses soldats.

Ah ! sur nos beaux esprits ce charme n'agit pas !

Que ce discours est plat, que cette ode est futile !

Du comique opéra le défunt vaudeville

Sur un ton plus piquant eût chanté Fontenoy,

Comme il fêtait Menin et le retour du Roi.

Mais quel ton dois-je prendre ? Irai-je avec emphase

Des bulletins du camp rimer la paraphrase,

Amonceler des morts, découper des portraits

Et commencer un tour qui ne finit jamais ?

Horace a bafoué le poète cynique,

Égaré, décousu, toujours épisodique.

L'insulaire envieux voit des mêmes regards

Nos armes triompher et fleurir tous nos arts.

Nos muses au déclin vengeraient sa défaite

Et jaloux du vainqueur, il rirait du poète.

On a sifflé jadis l'enflure de Brébeuf,

Il pourrait aujourd'hui nous renvoyer l'éteuf.

Mais j'entends de Boileau crier l'ombre plaintive.

Quelle voix ! te voici chargé d'une invective,

Toi, que de tant d'honneurs la cour voulut combler,

Pour payer tes succès, non pour te consoler,

Toi qui, traçant du roi le terrible passage,

A la grandeur des faits égalait leur image

Quand l'Europe étonnée a fléchi sous ton roi,

Ton génie à ton siècle a fait aussi la loi.

Tu voudrais un tableau d'une ordonnance fière

Dont Louis, seul objet et centre de lumière,

Répandrait ses rayons sur les groupes divers

Des guerriers mieux loués par lui que par nos vers.

Moi qui n'ai point encore pris couleur au Parnasse

J'observe les auteurs, lent à tirer ma place.

J'ai rimé quelquefois des chansons pour Iris,

Même à Toulouse, à Caen, j'ai disputé des prix.

Mais je connais fort peu les détails militaires.

Eh bien, des généraux voyons les secrétaires.

O, muse, fais un pacte avec la vérité,

Garde-toi de risquer un récit contesté.

Les corps scandalisés de tes fausses gazettes

Pourraient faire passer Clio par les baguettes.


Numéro
$8414


Année
1745

Auteur
Rabot, maître d'école

Description

50 vers


Références

Gastelier, lettre du 1er juillet 1745

Mots Clefs
Contre Voltaire et le poème de Fontenoy