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Épître à Philippe Rei Effendi, vice-amiral de San-Ouest

Épître à Philippe Reis Effendi
Vice-amiral de San-Ouest1
On sait que la bizarrerie
Voltigeait sur votre berceau,
Et chacun aujourd’hui publie
Qu’elle doit vous suivre au tombeau.
Mais on croyait que la folie
Qui siégeait dans votre cerveau
Par l’âge serait amortie.
Point du tout ; chaque jour nouveau
Voit naître nouvelle manie :
Hier ce qui vous parut beau
Demain par vous se répudie ;
Aujourd’hui d’une rêverie
A Ducrest2 vous dites un mot,
Et bientôt ce rare génie
De Momus roule le grelot
Et fidèlement vous copie,
Car imiter, voilà son lot !
A bon droit votre Seigneurie
A ce grand homme se confie.
Digne d’un destin aussi beau,
Celui qui consacra sa vie
A concevoir comment sur l’eau
Sa main intrépide et hardie
Lancerait un joli vaisseau
De fin carton d’Andalousie
Devait, gardien de votre sceau,
Faire de la chancellerie
Une baroque académie,
Ou pour mieux dire un vrai tripot.
Mais chacun a sa fantaisie
Et son ridicule et son goût.
Les vôtres sont l’anglomanie,
La chasse au daim3 , l’argent surtout4 ,
Et la mauvaise compagnie.
Cela ne nous fait rien surtout,
Et n’excite point notre envie.
L’épouse qui vous est unie
N’en sera pas moins pour nous tous
Toujours respectée et chérie.
Mais ce qui nous est moins égal
Et qui passe la raillerie,
C’est qu’épuisant votre génie
A transformer un amiral
En un maître d’hôtellerie
Qui loge à pied comme à cheval,
Vous alliez faire une écurie
D’un beau palais impérial.
Quoi ! monseigneur, les tabagies,
Les tripots, les académies,
De vos arcades seuls soutiens,
Vomiront roués, libertins,
Abbés, escroqueurs et catins,
Pour heurter dans leurs promenades
Tous les honnêtes citoyens
Qui traversent votre jardin ?
Et déjà meurtris de bourrades
Qu’on leur décoche à toutes mains,
Il leur viendra quelque ruade
De vos maigres et longs roussins,
Qui, d’une seule pétarade,
Peuvent massacrer dix humains…
Je crois pénétrer le mystère :
Pour vous la course a des appas,
Et je vois que vous voulez faire
De votre jardin un haras.
C’est bien ; mais est-il nécessaire
De faire venir d’Angleterre
Tant de chevaux vifs et malins,
Quand vous êtes propriétaire
D’un si grand nombre de poulains
Que, pullulant dans vos jardins,
Ils peupleraient toute la terre5 .

  • 1« Le fameux écuyer Astley avait traité avec le duc d’Orléans pour faire ses exercices dans l’enceinte du Palais-Royal. Le ministre de Paris lui a défendu d’exécuter ce projet, sous peine d’être renvoyé en Angleterre avec ses chevaux, et a fait notifier au duc d’Orléans que s’il faisait construire un nouveau spectacle sur son terrain, l’inspection en appartiendrait à la police. Cette aventure a donné lieu à la pièce de vers ci‑dessus. » (Correspondance secrète sur la cour et la ville.) — Par le titre de vice‑amiral de San-Ouest (c’est‑à‑dire d’Ouessant), l’auteur faisait allusion aux bruits injurieux qui avaient couru sur le compte du prince. (R)
  • 2Chancelier du duc d’Orléans dont il sera question ci‑après, à propos d’une démarche qui le couvrit de ridicule. (R)
  • 3Monseigneur tua dernièrement un daim dans un faubourg de Paris. (M.) (R)
  • 4Les jeux, les locations, etc. (M.) - Le duc d’Orleans avait attiré au Palais‑Royal les Variétés amusantes, qui figuraient autrefois parmi les théâtres de la Foire. (R)
  • 5L’amiral, comme on sait, est possesseur de superbes haras en ce genre. (M.) (R)

Numéro
$1591


Année
1787




Références

Raunié, X,254-57 - Correspondance secrète, tIII, p.136-37